Hommage à Henri Troyat (1911-2007)
 
Mon Lycée
 
" J'entrai au Lycée Pasteur vers 1923 ou 1924, en classe de sixième, et n'en sortis qu'avec le bac de Philo. C'est dire que l'essentiel de mes études, de ma découverte des livres, de mon apprentissage de la France, s'est déroulé dans cette immense bâtisse, aérée et lumineuse, ancrée au bord du boulevard d'Inkermann, et dont je ne puis, aujourd'hui encore, revoir la façade sans un sentiment de gratitude et de nostalgie. Là, j'ai connu des amitiés juvéniles irremplaçables, là, j'ai reçu avec gourmandise l'enseignement de quelques professeurs dont la pensée m'a marqué pour le restant de mes jours, là, j'ai chahuté, là, j'ai ri, là, j'ai joué au ballon, là, j'ai été heureux, là surtout, j'ai découvert en moi le besoin immodéré d'écrire.
 
Mais, à cette époque lointaine, je ne concevais pas qu'un auteur digne de ce nom pût s'exprimer en prose. Dès mon arrivée en classe de troisième, je décidai de rédiger tous mes devoirs de français en vers. Nous avions comme professeur l'excellent romancier et historien Auguste Bailly. Il aurait pu s'opposer à ce flot de lyrisme. Bon prince, il l'encouragea. Quel que fût le sujet proposé, je lui remettais des copies lourdes d'alexandrins et il les corrigeait avec le plus grand sérieux. Le dictionnaire des rimes était devenu mon livre de chevet. Je vivais entouré d'une musique de mots. J'étais Hugo sur son rocher, Verlaine dans son bistrot, Lamartine au bord du lac... Une demi-douzaine de camarades me rejoignirent dans ma passion de la littérature et nous fondâmes une revue, intitulée "Fouillis".

Abonnés d'office, nos parents fournirent les fonds nécessaires à l'impression. Six numéros furent publiés ainsi à grand peine. Un peu plus tard, en collaboration avec un camarade de classe, j'écrivis un sixième acte de "Britannicus", un sixième acte du "Cid" et un sixième acte des "Femmes savantes", et nous jouâmes ces irrévérencieuses parodies devant un public de parents et d'amis.

C'est seulement en classe de Philosophie que je renonçai à la poésie pour me consacrer à la prose. Notre professeur, Dreyfus-Lefoyer, fut mon initiateur et mon guide dans le dédale des âmes. Il lui arrivait de nous emmener au Bois de Boulogne pour faire son cours en plein air. Dès le début, il éveilla en moi une curiosité insatiable pour les êtres, leurs singularités, leurs secrets, leurs trébuchements, leurs combats. En quittant le lycée Pasteur, je savais déjà que je tenterais ma chance, un jour ou l'autre, comme romancier. Avant même d'avoir vécu, je voulais raconter la vie. Comment pourrais-je n'être pas reconnaissant, après tant d'années, à tous ceux qui, dans ce coin paisible de Neuilly, m'ont aidé à choisir ma voie ? "

H. Troyat, Livret des 75 ans du Lycée Pasteur, 1989
 
 
La mémoire d'Henri Troyat, à Pasteur
 
A la demande de notre Conseil d'Administration, un prix Henri Troyat, récompensant le meilleur élève de Terminale L sera créé au Lycée Pasteur, dès la cérémonie de remise des prix de juin 2007. Nous remercions M. le Proviseur J. Adrian et le Conseil d'Administration du Lycée d'avoir accepté notre proposition et d'offrir de financer ce prix à partir du budget annuel réservé aux prix de fin d'année.