In memoriam : Michel ARONDEL
 
 
 
 
A l'occasion du 10ème anniversaire du décès de notre ami et maître Michel Arondel, j'ai déposé ce samedi 7 novembre 2015 sur sa tombe au cimetière de Jouars-Pontchartrain une plaque-souvenir marquée "Les anciens élèves du lycée Pasteur à leur Président" .
 
Christian MAIRE
 
 
 
 
 
 
 
Un ami d'un demi-siècle : Michel ARONDEL (1923-2005)
par Charles MELCHIOR de MOLENES,
président honoraire de l'Association, docteur d'Etat,
lauréat de l'Académie française et de l'Académie des sciences morales et politiques
 
Eminente et étonnante personnalité intellectuelle que celle de Michel ARONDEL (31 janvier 1923 - 8 novembre 2005), agrégé de l'Université, professeur honoraire de " chaire supérieure " (comme lui-même se plaisait à l'énoncer) au lycée Pasteur de Neuilly-sur-Seine. Depuis un demi-siècle, je le connus presque intimement. Ses parents, voisins de Neuilly - à Paris, ils habitaient avenue de la Grande Armée ; son père, dont il était fils unique, combattit en 1914-1918 - le firent scolariser au 21, bd d'Inkermann, depuis son enfance jusqu'au baccalauréat, obtenu en 1942, Etablissement récemment fondé, alors, et sans classes préparatoires.
Comme maîtres, il y eut, notamment, l'historien Petiot, en littérature DANIEL-ROPS, plus tard académicien français, et le philosophe - très remarquable - Pierre BURGELIN (1905 - 1985), plus tard en chaire de théologie protestante à Strasbourg, puis à la Sorbonne. Par son succès - dès 1ère candidature et au 8ème rang - au difficile concours de l'agrégation, il couronna de brillantes études d'histoire et géographie. Vint ensuite, me narra-t-il, un projet de thèse ès lettres - sur sujet médiéval, je crois. Mais, finalement, il renonça , et pour toujours, à ce dessein. Peut-être - ou bien certainement ?- fut-ce regrettable, car, selon moi, il eût été, en faculté, un enseignant de valeur - méticuleux, consciencieux, très informé. Egalement, eût-il servi utilement la collectivité s'il eût accédé à l'inspection générale de l'éducation nationale. Malheureusement, il se disait (que ce fût, ou non, le motif principal, et le fond de sa pensée) rétif aux servitudes et fonctions administratives.
Ce qu'il résumait (quant à l'épisode du doctorat abandonné) spirituellement - et, en son for intérieur, avec quelque tristesse, sans doute - ainsi:qu'il avait aspiré à devenir " un historien ". Mais s'aperçut, progressivement et rapidement, qu'il se limiterait à être " un professeur d'histoire ". Sa distinction, parfaitement nette à ses yeux, des deux concepts, prêtait, me semble-t-il, à discussion. Car peut-on, en cette discipline (et en géographie, de même, où il enrichit constamment ses lumières et son expérience du terrain par maints voyages au loin, cela jusqu'en Afrique du Sud, en Extrême-Orient, aux Amériques, expéditions dont il éprouvait une vive fierté, et qu'il affectionnait d'évoquer) se situer au haut de gamme (ce fut son cas) des enseignants du secondaire sans être, de pair, indissociablement " un historien " ?
Lui-même paraissait considérer que oui. Probablement signifiait-il, par là, que l'authentique et grand historien (tel que Michel Arondel le voyait) se révèle, et, dans la postérité, se perpétue par de marquants chefs-d'œuvre : Ainsi les Grecs Hérodote, Thucydide (que Michel admirait, avec raison), Polybe, les Romains Tite-Live
(1), Salluste, Tacite, les Britanniques Gibbon, Macaulay, de grands auteurs allemands, Jules Michelet, Fustel de Coulanges, Ernest Lavisse, Louis Madelin, Jacques Chastenet, etc. Et que les quelques livres d'Arondel - certes, invariablement bien calibrés et rédigés - n'étaient, à ses propres yeux, que des manuels scolaires. Et cela, même si, comme, souvent, advient à ce genre de volumes quand est bonne leur qualité, ils étaient consultés plus attentivement (et de beaucoup) par les maîtres que par les élèves, majoritairement épris de bandes dessinées…
 
(1) Sur le chroniqueur génial de la guerre du Péloponèse, Arondel appréciait et citait, à juste titre, le volume de J. de ROMILLY : Thucydide et l'impérialisme athénien, et, sur Tite-Live, la thèse d'H. TAINE dont la publication contribua à établir la réputation - pour toute sa vie - dudit TAINE.
 
En ce qui est de ses périples précités poussés jusqu'aux extrêmités " de la Terre " (son goût de l'exotisme et de la découverte spatiale l'eût volontiers porté aux expéditions inter-sidérales, mais, en sa génération, ces destinations ne furent pas ouvertes aux touristes !), il les accomplit, en général, dans le studieux et confraternel cadre de " l'Association nationale des professeurs d'histoire et géographie ", dont il fut, activement et longuement, secrétaire général. Il se dévoua aussi, dans leur périodique " Historiens et géographes ", où il recensa quantité d'ouvrages. Toute sa vie, fort travailleur, et, d'ordinaire, passionné par ses multiples chantiers. Cela, même à la section locale (dont il fut administrateur) des décorés de l'Ordre national du mérite…

Agrégé, donc, Michel, débutant en province comme c'était, alors, coutumier (il ne venait pas des Ecoles normales supérieures, ni ne passa par la fondation THIERS, ou l'Ecole française de Rome) fut nommé au Havre, en 1948, y restant 4 ans. Au lycée principal de garçons, puisque l'introduction de la mixité est très postérieure à ce moment. En cette vaste cité normande,si éprouvée et détruite par la 2ème guerre mondiale, et, à tant d'égards, si originale de par tout l'Hexagone (rappelons le beau livre d'Edouard HERRIOT à ce sujet : La Porte Océane), ville extraordinaire, qu'illustrèrent, entre autres, deux futurs présidents de la République : Félix FAURE et René COTY ; l'industriel cotonnier et ancien ministre Jules SIEGFRIED, qui en fut maire et - 40 ans durant, jusqu'à sa mort, en 1922 - parlementaire ; son fils André SIEGFRIED
(2) (1875-1959) - un des plus grands géographes mondiaux de son époque, dont Arondel estimait, à juste titre, l'œuvre imposante ; l'ancien député et ministre Pierre COURANT (1899 - 1965), bâtonnier du barreau local et maire, qui fit tellement pour la reconstruction de cette ville, et de l'ensemble du pays ;( au Havre, il consacra un émouvant et instructif petit essai) , et tant d'autres ; en cette " porte océane ", dis-je, Michel me souligna s'être plu.
Et y avoir eu plusieurs élèves attachants, parfois exceptionnels : inlassablement, il me citait l'actuel 1er magistrat du Havre (successeur de Jules Siegfried, Pierre Courant " et alii "), Antoine RUFENACHT, ancien de l'E.N.A., ex-ministre, ex-président du conseil régional, longtemps député. Puis, quand Michel eut chaire au lycée Pasteur, un futur historien de la Sorbonne, expert réputé des relations internationales, Georges-Henri SOUTOU. Dont on n'exagérerait pas en écrivant qu'Arondel mettait, en matière bibliographique et scientifique, au dessus de tout, les recherches et publications. En ses débuts d'enseignement, bd d'Inkermann, il eut aussi, en sa classe, un futur professeur de droit, André SANTINI, député, ex-ministre, président du puissant " Syndicat des communes de la banlieue de Paris pour les eaux ", ex-président de commission au Palais-Bourbon.
             
(2) je connus bien en ses vieux jours, l'académicien André SIEGFRIED, professeur au Collège de France et président (chronologiquement, le 1er) de la Fondation nationale des sciences politiques, resté très attaché, moralement, au Havre, cadre de sa jeunesse. Je fus ami, également, de Pierre COURANT, très lié à René Coty et à A. Siegfried. Ce dernier consacra à son défunt père, Jules SIEGFRIED, importateur de la fibre textile, un pénétrant ouvrage (qu'Arondel estimait), révélateur tableau de certaines mœurs industrielles d'alors : Cotonnier aux Indes. Jules Siegfried fut ministre du commerce. Issue de grande famille protestante, née PUAUX, Mme Jules SIEGFRIED fut une pionnière du féminisme, militant à des congrès internationaux en la matière, jusqu'à Washington…Mère d'André.
             
En effet, après ses 4 ans (court passage, en 82 millésimes d'une vie bien remplie) dans la Seine-Maritime (dite Inférieure, quand naquit Arondel), il fut muté à Janson-de-Sailly, de Paris, rue de la Pompe. Et, au bout d'un an, obtint sa nomination au bd d'Inkermann. Ce qu'il jugeait lui constituer un légitime " retour ", quelque 11 ans (en 1953) après avoir cessé d'y être élève (le cas, au moins alors, était plutôt rare). Il y resta, volontairement (refusant tout avancement qui eût comporté mutation) jusqu'à sa retraite, en 1988. Vers 1966, il y avait pris la suite - comme professeur en classes préparatoires - de mon maître et ami, Albert JOURCIN (1901-1999), disparu presque centenaire, très compétent comme lui, auteur de plusieurs livres remarqués (3). Avec Jourcin, très différent d'Arondel, celui-ci (j'en avais écho par Albert Jourcin…), par des messages appropriés de Noël, etc., s'attacha à conserver bonnes relations. Comme avec maints collègues (en 40 ans de cours, il en eut, on l'imagine, un grand nombre), mais non, certes, avec tous. Son jugement pénétrant, et documenté, mais volontiers sévère (un excellent maître que j'eus à Pasteur, major d'agrégation, ancien de la rue d'Ulm, collaborateur de l'UNESCO, mort prématurément, le philosophe Paul JAUME, séparait radicalement l'esprit critique, qu'il classait positif, et " l'esprit de critique "), lui inspirait, en privé au moins, sur beaucoup d'entre eux, des avis passablement rigoureux. Sinon, féroces …(4)
Sur les projets des pouvoirs publics, idées, et idéaux, quand il les désapprouvait (ou réprouvait ; il n'aimait pas les litotes et euphémismes), sa sévérité n'était pas moindre. De la sorte, insistait-il sur la " démagogie pure et simple " qu'il croyait déceler dans l'objectif officiel gouvernemental (il y a quelque vingt ans) de conduire au diplôme de bachelier " 80 % d'une génération ". Formé par des maîtres représentatifs de l'ère de la IIIème République (voire, parfois, des conceptions du XIXème siècle sur la pédagogie et les hiérarchies sociales), maîtres auxquels il se voulait strictement fidèle, Michel était,certes, très sincère. Sa longue vie
(interrompue par un accident, au volant de sa voiture) durant, il garda (l'âge, au lieu de l'atténuer, en accroissant et durcissant plutôt l'intensité) une vue moralement élevée, mais indiscutablement élitiste, de ce que devait être, et, selon lui, rester " in aeternum ", l'enseignement. En outre, il estimait qu'on se grandissait, et qu'on affirmait l'éclat de sa personnalité, par un attachement intransigeant à ses propres convictions…Et qu'on démissionnerait - au figuré - et se compromettrait avec le Mal, en acceptant, sans protester et lutter, toute concession sur ces principes et traditions pédagogiques, intangibles à ses yeux. Ou, même, simplement, sur telle ou telle application…
De même, en matière de notations, de résultats aux examens, d'attribution des diplômes ouvrant accès aux postes professionnels (ce qu'au XIXème siècle, on nommait : " la collation des grades " universitaires), le fond de sa doctrine était que les élèves et candidats devaient cadrer - bon gré, mal gré, " volens, nolens " - avec les normes. Et non l'inverse…Par instants, et par prudence tactique, Michel ne l'explicitait pas constamment tel quel, et combien cette abstention était sage de son fait !

(3) Dont une monographie (dans l'excellente collection : " Les grandes dynasties ",) sur les Médicis, de Florence. Plus deux volumes d'histoire générale, livres non scolaires, etc.
 
(4) Une des cibles - assez nombreuses, à des degrés variés, d'acuité dans la polémique - de Michel était Fernand BRAUDEL, de l'Académie française, professeur au Collège de France. Historien mondialement réputé qui professa, brièvement, à Pasteur. Arondel condamnait, globalement et sans réserves, ses orientations intellectuelles, voire sa personnalité. Et Braudel n'était pas sa seule " Tête de Turc " .

Il participa largement, on le sait, à l'Association des anciens élèves. Certes, celle-ci, fondée avant la naissance de Michel, fut très vivante et présente, déjà, avant 1940, soit antérieurement au moment où il y coopéra. Mais, après les tragédies de 1939-1945, ce groupement, décimé par les combats, les arrestations et déportations, était, comme tant de choses en France, à reconstituer. Il la présida, de 1988 à 1996, activement et efficacement, et aurait, je présume, obtenu réélection (avec mon plein concours, qu'il savait lui être acquis) jusqu'à son décès, ou presque, s'il l'eût souhaité. Plus que septuagénaire en 1996, il désirait, semble-t-il, reprendre sa liberté, et le fit, avec cette volonté de fer, et cette entière confiance en soi, en la validité de ses propres idées, en la pertinence, voire l'infaillibilité, de ses raisonnements et prévisions, qui - toute sa vie, sans excepter ses vieux jours - le caractérisèrent.
Ces aspects de son tempérament furent un des facteurs essentiels de ses succès, incontestables. Et, peut-être, aussi, de leurs limites, car une telle attitude accroissait - on le devine aisément - la masse de ses adversaires (fussent-ils de simples concurrents), et détermina, parfois - ou souvent - des inimitiés et des réactions de rejet (fussent-elles inavouées). Les interlocuteurs, y compris dans des organismes à décisions collectives, ne s'inclinent, ni ne s'alignent, toujours, ni nécessairement. La nature humaine est ce qu'elle est.
En 1989, lors de la célébration des 75 ans du lycée, il agit et s'exprima utilement. Comme dans le cadre du cycle de conférences - publiques et gratuites - qui, longtemps, fut une des réussites majeures de cette Association. Lui-même, à cette tribune, traita - plusieurs fois, toujours bien - de ses pérégrinations à l'étranger, exposés assortis de photographies de son cru, savamment cadrées. En 1998 encore, et à son initiative, il nous favorisa de ses jugements sur les 400 ans
(5) de l'Edit de Nantes qu'imposa (au terme de la Renaissance et du XVIè siècle), Henri IV. Ou, comme l'appelait Winston CHURCHILL, en son retentissant discours de 1946 à Zürich, " Henri de Navarre "… Auquel " Vert Galant ", de même qu'à l'ordonnance de 1598, Michel portait vive estime.
 
Très attaché au 21, bd d'Inkermann - auquel il tendait, fût-ce inconsciemment, à s'identifier (comme attaché - ce fut une large fraction de son existence, et sa résidence de prédilection - , sur d'autres plans, à sa propriété ancestrale de Pontchartrain, où, soulignait-il, ses aïeux maternels habitaient, déjà, sous la Restauration), Michel ARONDEL aura été, et restera, une exemplaire et marquante figure dans le passé du principal, et plus ancien, lycée d'Etat sis à Neuilly-sur-Seine . Où, depuis son ouverture en 1914 - soit, bientôt, un siècle - furent formés nombre de membres de l'Institut de France, du Parlement, des " corps constitués ", et tant d'élus, morts ou vivants, de la Ville. Y compris son maire actuel.
 
(5) Quatrième centenaire alors célébré par l'Etat officiellement. Cette Ordonnance célèbre, injustement oubliée maintenant (Arondel avait raison) est de 1598, au printemps.