Interview de Mme Aquilina par Florence HUBIN

Le Parisien Edition des Hauts-de-Seine (05.02.2013)

" C'est vrai, j'ai fait le grand écart "

Monique Aquilina, après avoir passé dix-sept ans en ZEP, elle est proviseur du lycée Pasteur de Neuilly-sur-Seine

FLORENCE HUBIN | Publié le 05.02.2013, 07h00
 
 

Neuilly-sur-Seine, le 7 janvier. Proviseur du lycée professionnel Galilée de Gennevilliers jusqu'en juin 2012, Monique Aquilina a pris les rênes du très recherché lycée Pasteur. | (LP/F.H.)
On est surpris de la découvrir au cœur de son nouvel environnement, dans les boiseries du lycée public le plus coté de Neuilly, alors qu'on la croisait il y a quelques mois encore au lycée professionnel de Gennevilliers. " C'est vrai, j'ai fait le grand écart ", s'amuse Monique Aquilina, nouvelle proviseur du lycée Pasteur, qui a œuvré pendant ces dix-sept dernières années dans des établissements classés en zone d'éducation prioritaire (ZEP).
 
Comment avez-vous atterri dans le lycée le plus coté de Neuilly ?

MONIQUE AQUILINA. Après dix-sept ans de ZEP, je crois que j'ai fait le tour. En 1995, je suis arrivée dans un collège de Seine-Saint-Denis, à Bagnolet. Je venais d'un collège de centre-ville dans le Val-d'Oise. Pour moi, cela a été un choc. Je suis passée d'un établissement " normal " à un collège deux fois plus petit mais avec un fonctionnement particulier. J'y ai passé trois années épuisantes à lutter pour créer une image positive.
 
Avec quel résultat ?

J'ai réussi : le collège est passé de 420 à 600 élèves. Puis on m'a donné la direction du lycée professionnel du bâtiment, à Bagnolet toujours. Pendant neuf ans, ça a été le bonheur total. En lycée professionnel, les professeurs sont dans le concret et veulent faire réussir les élèves. Ce sont de grands pédagogues qui s'ignorent. On a formé une équipe parfaite, et les élèves décrocheurs sont tombés de 18% en 1998 à 3% quelques années plus tard. Notre lycée est devenu un établissement pilote de la lutte contre le décrochage scolaire.
 
Quelles sont les recettes pour empêcher les élèves de décrocher ?

Il faut sortir de l'infantilisme qui consiste à dire : c'est de la faute de l'autre. Nous sommes responsables de la politique de l'établissement. On doit connaître les élèves : quels sont leurs atouts, leurs difficultés… Concrètement, quand je suis arrivée, en 1998, dans ce lycée, il y avait 48 plombiers en première année de BEP, ils n'étaient que 36 en seconde année. On en perdait douze entre les deux années. J'ai demandé : " Où sont les gosses? " On n'a pas su me répondre. Pour moi, c'était impensable de continuer comme ça.
 
Vous avez alors expérimenté certaines mesures qui ont été reprises et généralisées…

On a mis en place un protocole de suivi des élèves, ou encore l'entretien de rentrée, que j'ai instauré quelques années après à Gennevilliers, au lycée Galilée. A la rentrée, chaque élève est accueilli individuellement par deux professeurs. On lui demande d'où il vient, quelles sont ses difficultés… A la Toussaint, il y a un premier bilan avec un premier bulletin. Au lycée de Bagnolet, on a réussi ainsi à garder nos 48 plombiers en deuxième année.
 
Ce passage en lycée professionnel ne vous a pas suffi ?

Après Bagnolet, j'aurais pu demander un établissement dans un quartier privilégié. Mais j'avais visité Galilée, à Gennevilliers, qui avait été entièrement refait, et surtout on m'avait dit qu'il y avait une bonne équipe. J'y ai trouvé un potentiel et des enseignants admirables, mais il fallait recréer du lien. Dans le 93, j'avais appris à travailler dans la concertation, dans la transparence, même si la décision finale me revient. Mais tout cela demande beaucoup d'énergie. J'étais épuisée, non pas physiquement, mais moralement. Je m'en suis aperçue le jour où j'ai reçu une élève envoyée par l'inspection académique qui n'avait aucun bulletin de notes avec elle. Je n'ai pas été bienveillante à son égard et j'ai lu de la détresse dans son regard. Or ce n'était pas sa faute. Là, je me suis dit, il faut changer.
 
Pourquoi demander un lycée à l'opposé, à Neuilly ?

Je voulais aller voir un lycée de centre-ville. J'ai formulé quatre vœux en étant persuadée que je n'en aurais aucun : Pasteur à Neuilly, Louis-le-Grand et Victor-Duruy, à Paris, et le lycée international de Saint-Germain-en-Laye, dans les Yvelines. J'arrive à Neuilly avec une nouvelle équipe, puisque mes deux adjoints sont nouveaux, la secrétaire aussi. Il y a beaucoup de choses à faire à Pasteur. Tous les élèves ne peuvent pas aller en prépa. En lycée de centre-ville, l'élève en difficulté est caché, car il est entouré d'éléments tellement brillants… Or l'adolescent est par essence fragile, et le regard porté sur lui par l'enseignant peut être lourd de sens.
 
Vous menez aussi un travail de longue haleine sur la pédagogie, quelle importance prend-il ?

Je réfléchis à comment rendre l'école plus efficace. L'ascenseur social a fonctionné pour moi, qui viens d'un milieu ouvrier. J'étais une très bonne élève, et on est venu me chercher pour me mettre dans un lycée de centre-ville. Je dois beaucoup à l'école.
 
(Le Parisien, édition des Hauts-de-Seine)